Les musées coloniaux

Image
n_82_ensemble
n_82_ensemble
n_82_ensemble

Les premiers musées coloniaux en France

Au XIXe siècle, la France comptait des musées coloniaux en région (Lille, Lyon, Marseille, Nantes, etc). Il s’agissait d’institutions rattachées à une chambre de commerce ou à un établissement supérieur, qui dispensaient un enseignement. Ils étaient conçus pour un public restreint d’étudiants, d’enseignants ou de professionnels se destinant à l’agronomie ou à l’administration en territoire colonial. Les produits et objets exposés, présentés par pays et par catégorie, provenaient d’agences économiques des colonies, de dons ou d’expositions organisées dans la région. Après leur fermeture, au XXe siècle, les collections ont rejoint un muséum, un musée ethnographique ou une université.

À Paris, une exposition coloniale permanente avait été aménagée dans le palais de l’Industrie, construit en 1855 pour l’exposition universelle. À sa démolition, un peu avant 1900, il fut question de construire un musée colonial digne de rivaliser avec ses voisins de Londres ou de Tervuren. L’État envisagea alors une exposition de dimension internationale, qui serait l’occasion de construire un musée. La première guerre mondiale, puis les aménagements nécessaires retardèrent le projet. L’Exposition coloniale internationale ouvrit en mai 1931, une dizaine d’années après celle de Marseille (1922), avec le « musée permanent des colonies ».

Les grands musées d’Europe

Le Tropenmuseum d'Amsterdam

À Amsterdam, le musée de l’Institut colonial, inauguré en 1926, succède à un premier musée ouvert en 1871 à Haarlem. Consacré aux régions tropicales (Indonésie, Surinam, Antilles néerlandaises), le musée est l’annexe d’un institut colonial dédié à l’enseignement et à la recherche. L’ensemble est construit par les architectes Van Nieukerken, en brique, dans un style évoquant la Renaissance hollandaise. Le bâtiment reflète la richesse des colonies : ses façades sont décorées de huit bas-reliefs du sculpteur Louis Vreugde portant sur les matières premières (caoutchouc, riz, sucre, tabac) et sur les religions (animisme, christianisme, hindouisme, islam), décor complété par des frises, des sculptures (figures symboliques, portraits royaux), des ferronneries. L’intérieur s’organise autour d’un vaste hall central et de trois niveaux de galeries ; des chapiteaux de Vreugde racontent une légende indonésienne et les parties hautes sont peintes de scènes exotiques.

Image
Amsterdam, Koloniaal museum. Carte postale.
Amsterdam, Koloniaal museum. Carte postale reproduites par Stéphane Asseline.
Archives nationales, fonds Laprade

Le musée était structuré en trois sections, correspondant aux départements scientifiques de l'institut : ethnographie (objets archéologiques, objets usuels, peintures et sculptures), économie et statistique (animaux, végétaux, tissus, ressources minières, maquettes, dioramas) et, plus restreinte, l’hygiène. Les colonies devenues indépendantes, le musée est réaménagé à la fin des années 1970 et s’ouvre alors au monde entier. La section économique disparaît et l’on crée une salle sur l’homme et son environnement. Aujourd’hui, le Tropenmuseum (musée des Tropiques), évoque aussi bien le passé colonial, l’ethnographie traditionnelle que des questionnements sociétaux contemporains (immigration, traces de l’esclavage). La section sur l’histoire coloniale met en scène, à travers une muséographie volontairement désuète, l’ancien musée de Haarlem, des personnalités ayant vécu aux colonies, incarnées par des mannequins en plexiglas mis sous cloches, des dioramas et des maquettes. À l’opposé, une salle sur l’esclavage questionne notre rapport à cette histoire douloureuse à travers des dispositifs multimédia. Embrassant plusieurs champs, le Tropenmuseum se définit aujourd’hui comme un musée des cultures du monde.

Tropenmuseum

À Londres

À Londres, un musée colonial indien ouvre ses portes en 1880 dans le quartier de South-Kensington. Suite au succès de l’exposition coloniale de 1886, le prince de Galles décide d’ouvrir un musée plus important. L’Empire Institute est construit entre 1887 et 1893 par l’architecte Thomas Colcutt, dans un style éclectique, avec de nombreuses tours, clochetons et arcades. Il avait pour objectif le développement du commerce et des liens avec les colonies britanniques. Ses galeries d’exposition montraient des animaux, des végétaux, des minéraux, classés par territoire ; l’ensemble était complété par de l’artisanat, des cartes, des tableaux, des statistiques. Passé sous la tutelle du ministère du commerce d’outre-mer en 1925, il est rebaptisé Institut du Commonwealth en 1958, et déplacé dans Holland Park ; il ferme ses portes en 1971. Le bâtiment de Colcutt est démoli à partir des années 1950 pour agrandir l’Imperial College.

Le musée de Tervuren en Belgique

En Belgique, un premier musée est conçu à l'occasion de l’exposition internationale de 1897, dont le volet colonial se tenait à Tervuren, ancienne résidence royale dans la campagne bruxelloise. Construit par l’architecte Alfred-Philibert Aldrophe, le palais des colonies est ensuite aménagé en musée du Congo belge, ouvert en 1898. Devenu exigu, le roi Léopold II décide d’en construire un plus grand pour lequel il fait appel à l’architecte Charles Girault, auteur du Petit-Palais à Paris, qui reprend l’idée d’un plan rectangulaire autour d’une vaste cour centrale. L’extérieur est de style classique ; en revanche, l’intérieur est celui d’un palais richement décoré, qui évoque l’histoire coloniale : paysages peints du Congo ; grandes cartes géographiques ; sculptures allégoriques dans les niches de la rotonde centrale (thèmes de l’esclavage et de la mission civilisatrice de la Belgique).

Image
Tervueren, Musée du Congo belge, façade principale. Carte postale
Tervueren, Musée du Congo belge, façade principale. Carte postale reproduite par Stéphane Asseline.
Archives nationales, fonds Laprade

Le musée de Tervuren, inauguré en 1910, avait une double mission : l’éducation des masses et la propagande des idées coloniales. L’histoire du Congo était racontée en mettant l’accent sur les apports de la colonisation (travaux publics, transports, santé, éducation, hygiène). À l’origine, cinq sections le structuraient, réduites ensuite à trois : économie, ethnographie, sciences naturelles. La section économique mettait l’accent sur les matières premières (caoutchouc, ivoire, bois, minerais), le produit y était présenté depuis son état brut jusqu’à sa transformation finale. Dans la section ethnographique, on évoquait les modes de vie des populations colonisées et leur art. La section des sciences naturelles comprenait quatre salles dédiées aux animaux, aux minéraux, à l’entomologie. Pour servir le rôle éducatif du musée et le rendre attractif, on créa des dioramas animaliers ou ethnographiques. L’architecte conçut une grande variété de vitrines. Après l’indépendance du Congo, le musée change de tutelle et devient le « musée royal de l’Afrique centrale ». Devenu trop petit et peu fonctionnel, un programme de rénovation est engagé en 2010, année du centenaire ; fermé en 2013, il rouvre en décembre 2018 sous le nom d’Africa Museum.

Le décor (peintures murales, statues, marbres) et le mobilier muséographique de l’ancien musée ont été restaurés et en grande partie conservés dans la présentation actuelle : grandes vitrines rhabillées de photographies en couleur, vitrines - pupitres en bois de la salle des crocodiles avec cadres intégrés, dioramas. Le passé colonial est évoqué dans plusieurs sections (histoire du musée, galerie des ressources, galerie des sciences naturelles). Certains éléments des collections sont remis en perspective de sorte à informer le visiteur sans le choquer : les statues à connotation raciste, parquées derrière une barrière, comme du bétail, mises « hors- jeu » ; ou une vitrine consacrée à l’articulation entre l’esclavage et le fait colonial dans la salle sur la colonisation du Congo. Dans une des galeries qui longent la cour, à côté d’un mémorial qui rendait hommage aux hommes blancs morts au Congo, on célèbre les Africains morts pendant la même période ainsi que ceux qui sont morts sur le chantier de l’exposition de 1897 (œuvre de l’artiste congolais Freddy Tsimba).

Le musée de Tervuren a réussi sa conversion, qui rappelle l’ancien musée tout en l’inscrivant dans l’époque actuelle : à la fois muséum combinant histoire naturelle et ethnographie, mais aussi musée des arts premiers et musée de société s’intéressant aux questions environnementales et au fait migratoire. À travers divers dispositifs mémoriels et muséographiques, il parvient à réconcilier le public d’aujourd’hui avec une histoire douloureuse.